La marche imaginaire. Une Main palmée. Marseille

Cours Lieutaud après être passé sous la passerelle qui mène au Cours Julien je tourne à gauche Rue Estelle. Bordée par deux escaliers, un raide, un pas d’âne, il faut monter, grimper, l’ascension se fait vite, quelques secondes. Puis le soleil dans les yeux, au croisement entre rue d’Estelle et rue d’Aubagne l’arrêt abrupt. Comme lorsque dans un escalier, croyant qu’il reste une marche nous perdons l’équilibre à tenter de monter encore. Les voitures viennent de toutes part, les gens arrivent de derrière, tous semblent savoir où ils vont, pourtant impossible de bouger, où suis-je? Mais surtout par où aller? Il y a quatre, cinq routes qui s’offrent au flâneur. Une main ouverte.

Finalement les yeux se font à la lumière chaude du couchant, un feu a du passer au rouge aussi, le trafic cesse un court instant. Devant moi, la rencontre. Clouée sur le bitume avec de petit boutons, il y a de la place, un lampadaire qui tout à l’heure diffusera une lumière jaune, une fontaine, un arbre et des gens attablés. Là haut, un clocher perce, en bas la laverie s’étale, coiffeur, bouquiniste et pizzeria se tassent. La façade, simple et ordonnée sert de frontière et de décor, elle raconte une ville, un village presque, aux fenêtres il pourrait y avoir des gens, en tout cas il y en a eu et il y en aura encore, c’est le fond de scène, la scène n’ira pas plus haut, sous les fenêtres passe la frontière, en dessous le désordre, au dessus stable, immuable ce quadrillage qui palpite selon le temps avec les battants des volets. Au pied de l’arbre des tables, je m’approche, à peine passée la couture de la « place » c’est comme entrer chez quelqu’un pour la première fois on reste un peu au pas de la porte, pourtant personne pour vous inviter à rentrer. On réalise, ce n’est pas un village, ce n’est pas une place, l’illusion se dissipe. Il faudrait payer pour s’assoir sous cet arbre. Malgré tout, quelques instants c’est assez. Après avoir quitté un grand boulevard où tout se donne à voir de loin de façon plus au moins criarde, où les motos plantent des étendards entre les « X center » et leurs néons baveurs, quelques instants où une histoire a pu naitre, malgré nous, riche, forte, vague et subtile. Ce croisement comme la peau entre l’index et le majeur n’est pas rien, c’est seulement lorsqu’elle est meurtrie que l’on réalise son importance.

J’ai choisi ce site dans l’espace public urbain. Quelles qualités lui ais-je trouvé ? Tout se résume par le titre choisi : la marche imaginaire, une main palmée. La marche imaginaire, cette approche particulière, un retardement de l’effet qui me rappelle la Rome baroque. Un saisissement de l’âme dans son envol, ce que Bachelard appellerait un retentissement. La main palmée, il s’agit d’un site particulier, où l’on pourrait parler d’« imagibilité », non pas comme l’entend Kevin Lynch (une lisibilité ou un ensemble de composantes qui rendent le site fortement identifiable), mais comme puissance d’évocation. Ce site a une qualité particulière, une caractéristique plutôt, il est très difficile à identifier simplement avec les outils de Lynch. A l’échelle de la ville il est presque un noeud sans avoir la tenue nécessaire, le clocher en renfoncement n’est pas un point de repère fort, La rue Estelle, véritable voie, devient justement imprécise sur ce site. Nous pourrions en venir à caractériser ce site comme une limite à partir de laquelle les éléments qui construisent l’image de la ville deviennent flous, ambigus. Comment déterminer si la jonction entre l’index et le majeur appartient à l’un ou l’autre? Et pour le passant tout concourt à cette impression de désordre. « La rue assourdissante autour de moi hurlait » empruntons ce vers de Baudelaire, ici la rue est assourdissante et tout comme l’entendait sans doute l’auteur il ne s’agit pas de son mais d’un bruit qui vient frapper notre perception du monde. Les différents éléments sont bel et bien dissonants. On pourrait avoir l’impression d’être appelé par plusieurs personnes à la fois dans des directions différentes. Ces qualités, au sens objectif du terme, sont réelles. Néanmoins, pour qu’une autre personne les reconnaissent, elle devra sans doute éviter la pensée passive, c’est à dire qu’elle devra s’interroger après avoir reçu des impressions du site pour pouvoir distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas.

Arthur BOSC

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